Extrait de “Ordre dispersé” (3)

L’art dans l’espace public place les usagers dans une position d’extériorité, c’est-à-dire dans une situation de spectateur. Ce faisant, il annihile d’emblée toute tentative d’appropriation individuelle ou illégitime. C’est le cas, notamment, des tags, signatures personnelles ou stylisées qui, sur un support transformé en œuvre d’art, apparaîtraient comme un véritable blasphème. Ce mode de protection indirect contre les risques de dégradation s’est généralisé à un grand nombre de lieux et d’équipements de transport, ainsi qu’en témoignent la station de métro Arts-et-Métiers réalisée par François Schuiten et Benoît Peeters ou les nouvelles lignes de tramway de Paris, Lyon, Montpellier et Nice le long desquels s’implantent aujourd’hui de nombreuses œuvres d’art. L’interprétation des sites que proposent les artistes au travers de leurs interventions contribue à générer, auprès des passants, une mise à distance de leurs propres usages. Qu’il s’agisse de révélations des caractères des lieux – suggérés, par exemple, par les jeux de transparence et de reflet dans l’espace très traversé de la Porte de Versailles à Paris – ou d’animations sonores – telles les confessions amoureuses des étudiants de tous les pays murmurées devant la Cité Universitaire Internationale – les œuvres contribuent à déposséder les usagers de toute possibilité d’appropriation pour les introduire dans un univers auquel ils doivent, a minima, considération.

(…)

Réservés dans au premier temps aux aéroports, aux cités olympiques puis aux grands stades, les périmètres de sécurité sont en train de se généraliser à la ville entière. Des épaisseurs de territoire de plus en plus importantes sont aujourd’hui neutralisées pour faciliter l’évacuation des usagers ou des visiteurs et permettre le déploiement des forces de sûreté. De même, dans certains quartiers réputés difficiles, nombreux sont les édiles ou les riverains qui réclament une distance toujours plus grande entre certains équipements et les lieux d’habitation ou d’activités. Le motif de telles mesures n’est pas seulement d’éloigner d’éventuelles nuisances mais de préserver l’illusion d’une maîtrise des évènements en empêchant leur contamination à d’autres secteurs de la ville. Le renfort des clôtures et autres dispositifs de protection avait déjà réduit le domaine public à l’espace qui reste entre les enclos sécurisés. Avec les périmètres de sécurité, celui-ci disparaît entièrement. Les rues et les places n’établissent plus de lien, elles contribuent seulement à écarter des usages et des fonctions rendues incompatibles.

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Une réponse vers «Extrait de “Ordre dispersé” (3)»

  1. Valane dit :

    Très bonne réflexion sur l’art dans l’espace public (qu’on pourrait rattacher au situationisme, mais là encore il nous faudrait bien une soirée pour en discuter .. ;-))

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