Si l’on en croit John Robb, un des spécialistes américains les plus reconnus dans les domaines du terrorisme et des guérillas urbaines, toutes les missions de sûreté seront bientôt assurées par des sociétés privées, les forces publiques de police n’étant plus consacrées qu’à la protection des défavorisés, à la manière de la sécurité sociale aux Etats-Unis qui n’existe plus que pour les personnes ne pouvant pas s’offrir une assurance privée. Si une telle prophétie s’accomplit, on pourra mesurer les conséquences de l’économie de la sûreté sur l’espace public. Pour le moment, nous vivons une période de transition où les initiatives du marché, avec ses produits, ses opérateurs et ses experts commencent à imprimer leur marque sur le territoire et où les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre cherchent à intégrer dans leurs démarches une demande sociale et politique de plus en plus forte. Les développeurs – devenus mondiaux, à la manière du groupe Disney – joueront sans doute un rôle éminent dans la fabrication du nouveau paysage de la sûreté, comme le laisse imaginer l’expérience pilote qu’est le Val d’Europe ; mais quel rôle si la privatisation – même indirecte – des missions de sûreté se poursuit ? Va-t-on concevoir les espaces urbains comme des aéroports, qui s’assimilent de plus en plus à des villes privées, où les activités commerciales et tertiaires, les hôtels et les bases de loisir, les parkings et les gares intermodales répondent aux mêmes critères de sûreté que le transport aérien ? Comment s’articuleront alors le global et le local ?
La forme de la ville est ici au cœur des enjeux. Car, comme nous l’a rappelé Hannah Arendt, la démocratie a aussi besoin de son espace : un espace public décloisonné – au sens propre – où la sûreté n’est pas réservée à quelques enclaves privées ou privatisées. La tendance à l’entre-soi et au repli communautaire ne constitue donc pas les seules menaces à l’existence d’une ville citoyenne. Les dispositifs qui encouragent la disparition de tous les lieux de confrontation possible – que ce soit par la séparation des parcours selon les publics, par la généralisation des filtrages ou par la codification des usages, voire l’effacement de ces mêmes usages derrière l’esthétisation des lieux publics – sont des dangers tout aussi grands.
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Plus les gestionnaires choisissent de déléguer la sûreté à des instances privées – voire aux habitants ou aux usagers eux-mêmes – plus les concepteurs seront mis à contribution pour faciliter les vigilances et limiter les opportunités de croisement. Les contraintes, voire les sollicitations auprès des maîtres d’œuvre, ne cesseront sans doute pas d’augmenter. Ce sont les conditions de fabrication de la ville qui devront, dès lors, être redéfinies.
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