Extrait de « Ordre dispersé » (5)

mars 14, 2008

Si l’on en croit John Robb, un des spécialistes américains les plus reconnus dans les domaines du terrorisme et des guérillas urbaines, toutes les missions de sûreté seront bientôt assurées par des sociétés privées, les forces publiques de police n’étant plus consacrées qu’à la protection des défavorisés, à la manière de la sécurité sociale aux Etats-Unis qui n’existe plus que pour les personnes ne pouvant pas s’offrir une assurance privée. Si une telle prophétie s’accomplit, on pourra mesurer les conséquences de l’économie de la sûreté sur l’espace public. Pour le moment, nous vivons une période de transition où les initiatives du marché, avec ses produits, ses opérateurs et ses experts commencent à imprimer leur marque sur le territoire et où les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre cherchent à intégrer dans leurs démarches une demande sociale et politique de plus en plus forte. Les développeurs – devenus mondiaux, à la manière du groupe Disney – joueront sans doute un rôle éminent dans la fabrication du nouveau paysage de la sûreté, comme le laisse imaginer l’expérience pilote qu’est le Val d’Europe ; mais quel rôle si la privatisation – même indirecte – des missions de sûreté se poursuit ? Va-t-on concevoir les espaces urbains comme des aéroports, qui s’assimilent de plus en plus à des villes privées, où les activités commerciales et tertiaires, les hôtels et les bases de loisir, les parkings et les gares intermodales répondent aux mêmes critères de sûreté que le transport aérien ? Comment s’articuleront alors le global et le local ?

La forme de la ville est ici au cœur des enjeux. Car, comme nous l’a rappelé Hannah Arendt, la démocratie a aussi besoin de son espace : un espace public décloisonné – au sens propre – où la sûreté n’est pas réservée à quelques enclaves privées ou privatisées. La tendance à l’entre-soi et au repli communautaire ne constitue donc pas les seules menaces à l’existence d’une ville citoyenne. Les dispositifs qui encouragent la disparition de tous les lieux de confrontation possible – que ce soit par la séparation des parcours selon les publics, par la généralisation des filtrages ou par la codification des usages, voire l’effacement de ces mêmes usages derrière l’esthétisation des lieux publics – sont des dangers tout aussi grands.

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Plus les gestionnaires choisissent de déléguer la sûreté à des instances privées – voire aux habitants ou aux usagers eux-mêmes – plus les concepteurs seront mis à contribution pour faciliter les vigilances et limiter les opportunités de croisement. Les contraintes, voire les sollicitations auprès des maîtres d’œuvre, ne cesseront sans doute pas d’augmenter. Ce sont les conditions de fabrication de la ville qui devront, dès lors, être redéfinies.

Extrait de « Ordre dispersé » (4)

mars 13, 2008

L’urbanisme à thème – les résidences « Far-West » aux Etas-Unis ou, comme à Val d’Europe, la nouvelle ville haussmannienne – est une aubaine pour la sûreté : il favorise la contractualisation des usages et permet de fondre les éléments constitutifs de la sûreté – tels les caméras, les contrôles d’accès ou les grilles des résidences – dans le décor du thème en question. Héritier direct des parcs de Walt Disney, cet urbanisme puise ses facultés dans sa capacité à créer un monde cloisonné, où le réel et l’imaginaire se télescopent. Constitués d’évènements planifiés et d’émotions provoquées, les parcs à thème brouillent en effet les limites entre « matériaux naturels et artificiels, personnages de chair et simulacres, reconstitutions historiques et univers de fiction ». La sûreté peut dès lors y apparaître comme un jeu.

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Avec la multiplication des caméras, des postes de filtrage et des contrôles de badge, chaque usager ou promeneur est amené, à un moment ou à un autre, à pratiquer individuellement l’espace public. Autant le contrôle douanier était organisé à l’échelle des territoires, autant les nouveaux modes de contrôle technologiques sont organisés à l’échelle du corps. Ils empêchent tout aussi bien le partage commun de l’espace et le rassemblement de publics hétérogènes que les échanges, voire les arrangements, entre les responsables du maintien de l’ordre et les usagers. Le propre de la nouvelle organisation badgée des accès n’est pas de transformer l’espace mais de le rendre confiscable. Cette caractéristique ne cesse de se développer depuis quelques années. C’est là notamment, comme le souligne Mike Davis, une conséquence majeure du développement de la sûreté après le 11 septembre 2001 : l’extension d’un territoire réservé exclusivement à la sûreté, qui ampute le domaine accessible de la ville. Car l’espace public n’est pas seulement amputé d’une quantité d’espace désormais réservée, dans un grand nombre de situations, à l’usage exclusif des responsables de la sûreté. Il est également rétréci autour du corps individualisé des usagers.

Extrait de « Ordre dispersé » (3)

mars 12, 2008

L’art dans l’espace public place les usagers dans une position d’extériorité, c’est-à-dire dans une situation de spectateur. Ce faisant, il annihile d’emblée toute tentative d’appropriation individuelle ou illégitime. C’est le cas, notamment, des tags, signatures personnelles ou stylisées qui, sur un support transformé en œuvre d’art, apparaîtraient comme un véritable blasphème. Ce mode de protection indirect contre les risques de dégradation s’est généralisé à un grand nombre de lieux et d’équipements de transport, ainsi qu’en témoignent la station de métro Arts-et-Métiers réalisée par François Schuiten et Benoît Peeters ou les nouvelles lignes de tramway de Paris, Lyon, Montpellier et Nice le long desquels s’implantent aujourd’hui de nombreuses œuvres d’art. L’interprétation des sites que proposent les artistes au travers de leurs interventions contribue à générer, auprès des passants, une mise à distance de leurs propres usages. Qu’il s’agisse de révélations des caractères des lieux – suggérés, par exemple, par les jeux de transparence et de reflet dans l’espace très traversé de la Porte de Versailles à Paris – ou d’animations sonores – telles les confessions amoureuses des étudiants de tous les pays murmurées devant la Cité Universitaire Internationale – les œuvres contribuent à déposséder les usagers de toute possibilité d’appropriation pour les introduire dans un univers auquel ils doivent, a minima, considération.

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Réservés dans au premier temps aux aéroports, aux cités olympiques puis aux grands stades, les périmètres de sécurité sont en train de se généraliser à la ville entière. Des épaisseurs de territoire de plus en plus importantes sont aujourd’hui neutralisées pour faciliter l’évacuation des usagers ou des visiteurs et permettre le déploiement des forces de sûreté. De même, dans certains quartiers réputés difficiles, nombreux sont les édiles ou les riverains qui réclament une distance toujours plus grande entre certains équipements et les lieux d’habitation ou d’activités. Le motif de telles mesures n’est pas seulement d’éloigner d’éventuelles nuisances mais de préserver l’illusion d’une maîtrise des évènements en empêchant leur contamination à d’autres secteurs de la ville. Le renfort des clôtures et autres dispositifs de protection avait déjà réduit le domaine public à l’espace qui reste entre les enclos sécurisés. Avec les périmètres de sécurité, celui-ci disparaît entièrement. Les rues et les places n’établissent plus de lien, elles contribuent seulement à écarter des usages et des fonctions rendues incompatibles.

Extrait de « Ordre dispersé » (2)

mars 11, 2008

Le principe de fluidité, jusque-là réservé au domaine de l’automobile, est aujourd’hui attribué aux piétons. Comme les voitures autrefois, les piétons disposent désormais d’allées suffisamment larges pour assurer la fluidité de leurs déplacements et d’intersections suffisamment éloignées pour éviter les bousculades, voire les arrêts ou les attentes. Cette nouvelle contrainte de fluidité posée en amont de la plupart des projets d’équipements et d’espaces publics récents est à l’origine d’une véritable révolution par rapport aux doctrines des architectes de l’après-guerre. L’opposition entre la linéarité des circulations automobiles et la sinuosité des cheminements piétons, qui constitue un des thèmes de prédilection des plans-masses de l’époque des Trente Glorieuses, n’a définitivement plus court. L’écoulement des flux de visiteurs et d’usagers se traduit par une organisation radioconcentrique des cheminements piétons permettant une diffusion homogène et un recul suffisant des points d’accès. Un des premiers sites à avoir mis en place un tel dispositif est le quartier du Stade de France. Présenté lors de sa construction en 1998 comme un modèle d’équipement sécurisé, le stade inaugurait un nouveau mode de contrôle des visiteurs qui influe largement sur l’organisation du quartier. La sûreté n’y repose plus sur la séparation des registres de l’extérieur et de l’intérieur, mais sur une surveillance continue des visiteurs depuis les rues, les stations de transport et les parkings jusqu’à leurs places assises dans le stade. Les trois gares de RER et de métro ont ainsi été judicieusement réparties en périphérie du stade tandis que trois axes de circulation piétonne amènent directement, sans opportunité de croisement, vers les tribunes du stade. Les stations de transports s’apparentent ainsi à de véritables croisements routiers tandis que les mails piétons se transforment en voies rapides.

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Durant les années 1980, avec la mise en place d’une norme concernant l’accessibilité des personnes à mobilité réduite, l’espace public avait acquis une fonction consolatrice : les aménagements pouvaient, au même titre que l’action sociale et politique, porter assistance aux individus. Avec le partage spatio-temporel, il semble que les valeurs mobilisées par la solidarité envers les usagers les plus faibles soient à bout de souffle. L’individu n’attend plus guère de l’espace public qu’il compense ses infirmités ; il exige au contraire qu’il soit le support à sa volonté d’affirmation de soi. « L’espace public est à tout le monde » signifie aujourd’hui que chacun y a sa place réservée. La neutralité a laissé place à une personnalisation des usages. Cette nouvelle manière de créer du lien social n’est possible que parce que la nature de la relation du citoyen à l’espace public a changé : celui-ci est devenu utilisateur. La spécialisation des espaces public suivant un agenda précis repose sur un nouveau contrat : la légitimité des pratiques sociales ne se construit plus à partir d’un droit universel mais à partir de l’expérience personnelle des usagers. Cette expérience se caractérise par un mode ou une aisance de locomotion (piéton valide, piéton assisté, personne en chaise roulante, personne avec poussette, cycliste, praticien d’un sport de glisse, usager de transports en commun, automobiliste, conducteur de poids lourds…) mais également par des centres d’intérêts spécifiques (sport, jeux, commerces, culture…).

Extrait de « Ordre dispersé » (1)

mars 10, 2008

À toutes les échelles de la ville, la protection contre la malveillance et les violences urbaines aussi bien que la lutte contre le terrorisme, pèse sur l’aménagement des lieux. La tragédie du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, suivie des attentats de Madrid et de Londres, ont donné à cette préoccupation une nouvelle légitimité. L’impact de ces événements fut d’autant plus grand qu’ils s’inscrivaient dans un contexte de fracture urbaine déjà largement généralisée. « La ville se défait » écrivait Jacques Donzelot en 1999, prenant acte de la désincorporation de la ville, à la fois sur le plan spatial et politique. Ces divisions concernent, semble-t-il, la planète entière : les villes les plus riches disposent de quartiers de relégation, tandis qu’à l’inverse, la plupart des villes du tiers-monde possèdent leurs quartiers d’affaire high-tech. « Partout, les riches se protègent des pauvres », nous disait déjà G. Shabbir Cheema en 1993. L’internationalisation des préoccupations de sûreté n’a fait que se poursuivre depuis. C’est ainsi que l’ensemble des espaces urbains se transforment aujourd’hui selon des principes réservés jusque-là aux lieux les plus exposés – aéroports ou banques. Des dispositifs mis en œuvre pour répondre à des situations exceptionnelles, que ce soit dans le temps ou dans l’espace – codes, sas, double sas ou postes d’inspection-filtrage, … – se banalisent et conditionnent l’accès à un nombre de plus en plus importants de lieux urbains, qu’ils soient publics ou privés. Les infrastructures du tourisme s’organisent partout selon les mêmes modalités de lutte contre le terrorisme ; les espaces de communication et de transport font partout l’objet d’un contrôle et d’une surveillance accrue ; les lieux ouverts au public deviennent, de plus en plus, des espaces protégés. La sûreté est en train d’envahir tous nos paysages au point de conditionner aujourd’hui les modes de fabrication de la plupart des lieux urbains. Aucun aménagement ou réaménagement n’est désormais envisagé sans tenir compte de cette question.

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La délinquance, dans l’histoire des villes, aura eu ses acteurs, ses scènes et sa littérature, du réalisme au roman noir. Ce paysage et ces représentations se reconnaissent à peine dans la trame des villes contemporaines. L’insécurité n’est plus le propre de quelques rues désertes ou de quartiers mal famés. Les espaces les plus fréquentés sont aujourd’hui les plus suspectés. De sorte que de nombreux lieux urbains, autrefois réputés les plus sûrs, sont devenus les laboratoires les plus aboutis des nouvelles modalités de sécurisation. Qu’il s’agisse de places de centre-ville, de galeries commerciales, d’équipements sportifs, d’infrastructures de loisir ou de transports publics, de subtils dispositifs destinés à séparer les publics et les usagers ont déjà envahi le champ de la conception des espaces. Le passage d’un urbanisme de l’intervention à celui du renseignement, la transition d’une sécurité duale à une sécurité diffuse, la marginalisation des dispositifs séparatifs, l’essor de mesures conservatoires ou évolutives, l’effacement des aménagements derrière les formes codifiées des usages, sont autant de phénomènes qui affectent la construction comme la pratique des espaces urbains. Ces dispositifs ne sont ni négociés ni discutés par les acteurs de la construction et de la sûreté. Ils fonctionnent aujourd’hui comme des éléments implicites des projets, préfigurant, de fait, la mise en place d’une norme sur la prise en compte de la sûreté dans les projets d’urbanisme, d’aménagement et de construction.

Ordre dispersé. Les nouvelles conceptions urbaines de la sûreté

mars 4, 2008

Ma nouvelle parution aux éditions du PUCA.

Voici la 4ème de couverture :

« Les espaces urbains sont de moins en moins dévolus à une mixité spontanée des fonctions. Ils doivent aujourd’hui s’adapter à des usages successifs, exclusifs les uns des autres et, bien sûr, sécurisés. La mission des garants de ces lieux n’est donc plus tant de contrôler, séparément, des périmètres juxtaposés que de gérer, ensemble, des flux. Dans ce contexte, où émergent de nouvelles pratiques de la ville, Paul Landauer observe très finement les postures de maîtres d’ouvrage et de concepteurs. Quelles ruses déploient-ils pour conserver à l’epsace collectif un caractère d’urbanité? Le Carré-Sénart, le nouveau stade de Grenoble, la cité des 4000 à la Courneuve, Disney-Village, la place des Terreaux à Lyon figurent, parmi d’autres, comme les laboratoires des nouvelles conceptions urbaines de la sûreté. »
Ce livre peut être acheté en ligne sur le site du PUCA : http://www.developpement-durable.gouv.fr.

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Pourquoi ce blog?

mars 3, 2008

Je souhaite, à l’occasion de la parution de mon ouvrage « Ordre dispersé, les nouvelles conceptions urbaines de la sûreté » aux éditions du PUCA, participer au débat d’actualité concernant la place qu’a pris la sécurité dans l’architecture et l’urbanisme. Loin des positions manichéennes et par trop simplistes, il me paraît en effet essentiel de développer aujourd’hui une véritable réflexion sur ce sujet. Face à la demande croissante de sécurité de la part des élus, des technocrates et du domaine privé, il devient urgent d’apporter des réponses concrètes de manière, d’une part, à enrayer la multiplication des dispositifs d’empêchement dans nos villes et, d’autre part, à rétablir un véritable espace public partagé dont la fonction ne se résume pas à celle du flux et du déplacement.